J’avais appris qu’à vingt cinq ans, un noir pouvait reprendre sa liberté. J’aurais pu partir, on ne m’en aurait pas tourmenté. Le vieux affichait une crainte de moi. Il s’affaiblissait et je regrettais seulement de n’avoir jamais pu régler certaines questions d’homme à homme, comme on dit. Je lui aurais volontiers servis une bonne râclée, mais qui s’en prendrait à un vieillard pleureur? Quelle gloire en aurais-je tirée? Plus il était triste, plus je le haïssais. Il osait se conduire comme un père envers moi. Je le regardais de haut; j’adorais ça. Chaque fois qu’il tentait la gentillesse avec moi, je me remémorais les douleurs de ma mère, sa peine de le voir s’en prendre à moi. Maintenant il n’osait plus me traiter comme un esclave; J’étais grand, jeune et fort. De plus, je savais lire. Je ne m’en cachais plus. Je lisais devant lui. Je poussais l’audace jusqu’à lui dire de me ramener tel ou tel livre de ses expéditions à Ville-Marie ou aux Trois-Rivières. Il le faisait, sans questionner, sans rouspéter. J’avais gagné. Je menais la ferme et je me mêlais de l’administration car ce vieux pingre, finalement moins instruit que moi, avait faillit nous la faire perdre. Il me parlait parce que j’étais le seul humain à partager son quotidien. Qu’il me regarda avec admiration me convenait tout à fait, mais avec fierté? Je ne le supportais pas. De quel droit?
Je n’avais pas encore vingt-cinq ans. Ça ne faisait pas de différence pour moi. La liberté m’habitait depuis toujours. Napoléon, comptait les années et rêvait du jour où il partirait s’engager sur les bateaux. Il s’imaginait à la cour du roi de France le naïf. Moi, je n’aurais quitté mon royaume pour rien au monde. Comme elle était belle ma ferme. Les meilleurs animaux. Les terres les mieux labourées. Les jardins les plus productifs. Je récoltais suffisamment pour notre subsistance; nous ne nous privions de rien, et je vendais à monsieur Lajeunesse ce qui aurait sans doute été perdu. Je vantais les qualités de mon taureau et on me payait pour la reproduction. Il était l’ancêtre des meilleures vaches. Pas facile de les garder en vie dans ce pays si froid. Moi, j’y arrivais. L’étable était chauffée en hiver. Je n’hésitais pas à y dormir aussi pour surveiller le feu. J’y avais bâtis un foyer. Ni les objections du vieux ni les railleries de Napoléon ne m’en avaient dissuadé.












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