Chers sociologues, philosophes, analystes de la situation actuelle, concepteurs de grilles d’analyse, observateurs de par l’autre bout de la lorgnette, permettez-moi de vous entretenir des elfes de maison. JK Rolling emploie ce terme dans son œuvre « Harry Potter et la chambre des secrets » pour décrire des créatures serviles, vouant un véritable culte à leurs maîtres, dépendant entièrement de ceux-ci pour subsister et craignant par dessus tout, la liberté dont ils ne sauraient que faire.
Des elfes de maisons il y en a beaucoup dans mon quartier. Il y en a aussi dans le vôtre, mais vous ne les voyez pas. D’ailleurs c’est le propre des elfes de maison de se faire invisibles, de ne pas déranger. Mais il arrive qu’on les aperçoive. Ici, dans le sud-ouest de Montréal, certains obtiennent le droit de sortir par utilité. Maintenant, je vais parler des elfes de maison au féminin, car tous ceux que je connais sont de ce genre.
Nous les voyons donc, lorsqu’elles sont enceintes de leurs maîtres et que ceux-ci les amènent au CSSS afin qu’elles reçoivent des soins et mènent leur grossesse à bien. C’est le maître qui prend la parole et explique à l’infirmière, ce qu’il désire comme service. Lui, le maître, porte presque toujours la barbe.
Nous les voyons aussi lorsqu’elles vont reconduire leurs enfants à l’école primaire. Elles ne sont pas nues comme dans les livres d’Harry Potter, bien au contraire. Elles sont vêtues de la tête aux pieds, avec une ouverture étroite à hauteur des yeux qu’elles comblent de lunettes de soleil. Elles ne sont pas toutes couvertes de ces grandes couvertures noires ou bleues, mais elles sont « niqab » c’est à dire, que toutes les parties de leur corps est caché au regard de l’autre, peu importe la température ambiante. Pourvu qu’on ne distingue aucune forme ni particularité de l’elfe de maison. L’elfe ne s’appartient pas. Si son maître lui ordonne de cuisiner pour les pauvres de la communauté, elle s’exécutera rapidement en louant la générosité de son maître. La plupart du temps elle s’exprime dans une langue que seul son maître et son entourage comprend. C’est l’un des prétextes utilisés par celui-ci pour filtrer tout contact avec l’extérieur.
Elles ne veulent surtout pas la liberté. Elles ne peuvent s’imaginer prenant des décisions pour elles-mêmes. Elles n’ont pas appris à penser, seulement à obéir. Elles exécutent et en donnent le crédit à celui qui ordonne. Elles ne veulent pas côtoyer d’autres personnes, elles en ont peur. Leurs maîtres leur ont expliqué que nous leur sommes hostiles. Parfois, ils manifestent pour le droit des elfes à demeurer dans la servitude.
- » Vous pénalisez les elfes de maison. C’est leur choix de vivre comme elles le font. » Clament-ils haut et fort, soudainement soucieux de liberté. » Vous ne nous respectez pas! » Crient-ils encore.
Et vous, grands penseurs, vous vous penchez avec bienveillance sur leurs revendications. Vous êtes très instruits, vous connaissez des chiffres Vous les appelez « minorité ».
Sachez que dans mon quartier la minorité prend de l’expansion. Sachez que malgré votre romantisme entêté, ils n’ont pas du tout l’intention de s’intégrer mais plutôt de vous, intégrer à leur façon de vivre. Ils ne se désolent pas du sort des elfes de maison; ils se désolent que trop de femmes n’en soient pas.
Votre grille d’analyse vous indique de ne pas s’en faire avec ce phénomène marginal? C’est vrai que ça vous donne un petit air intelligent. J’aimerais bien disputer une partie d’échec contre vous, je gagnerais certainement, car de toute évidence vous êtes incapables de prévoir deux coups d’avance.
Pendant que vous faites le joli cœur dans les talk-show, les elfes de maison n’ont aucun moyen d’apprendre qu’il existe une autre façon de vivre, appelé dignité. Bien sûr, il y a les demi-elfes, qui savent parler votre langue et vous assurent que la défense des elfes repose sur les préjugés de pauvres ignorants.
- « C’est notre choix d’être des elfes, chacune doit avoir la liberté d’être elfe si elle le désire. »
Et vous souriez, béatement, nourrissant peut-être le désir secret d’en posséder quelques unes. Mais moi, humble chat de ruelle, je suis témoins impuissant d’un projet maudit. Je miaule à la lune et m’en détourne les yeux lorsqu’elle est en croissant. Les elfes de maison ne sont pas un mythe. Elles ne sont plus une curiosité folklorique. Les elfes de maison sont-elles l’avenir des filles libres de mon pays? De votre pays? Continuez de jongler avec les notions de liberté. Les maîtres d’elfes ne se posent pas tant de questions; ils avancent.
Monami le chat qui voit.











Commentaires récents